Politique de l’horreur

5150 Rue des Ormes

François Truffaut croyait qu’un film est le résultat de la vision dune seule personne : le réalisateur. C’est ce qu’il appelait la «politique de l’auteur». Quand on voit des films comme ceux de Quentin Tarantino ou celui de Xavier Dolan, qui en plus d’être réalisateurs, sont scénaristes et parfois même acteurs, on se dit «Ouin, pas bête.», mais que penser de cette théorie après avoir vu 5150 Rue Des Ormes (voir la bande-annonce)? On ne pourrait certainemant pas repocher au scénariste Patrick Sénécal (qui a également écrit le livre sur lequel le film est basé) de réclamer une part de responsabilité au moins aussi grande que celle du realisateur Éric Tessier.

Patrick Sénécal, qui se remet à peine de la sortie de son huitième roman Hell.com, est devenu une vedette de la littérature québécoise en 2007 avec Le Vide, qui a passé des mois en haut de tous les palmarès. La raison de son succès? Beaucoup de suspense, une grande profondeur psychologique et des thèmes d’actualité. Étant lui-même grand connaisseur de cinéma – qu’il a d’ailleurs déjà enseigné au CEGEP –, il s’est fait offrir le rôle de scénariste pour l’adaptation de son propre roman. Nous avons pensé qu’il serait intéressant d’en savoir un peu plus sur un métier obscur du grand écran : celui de scénariste. Entrevue avec Patrick Sénécal après le saut.


4MTL : Après Sur Le Seuil en 2003 et 5150 Rue des Ormes qui est sorti en salle vendredi passé, vous avez également écrit le scénario d’une adaptation cinématographique de votre roman Les Sept Jours du Talion que nous pourrons voir en février 2010. Pourquoi avez-vous toujours préférés des histoires basées sur vos livres à des histoires originales ?

PS : Ce n’est pas que je préfère ça, c’est juste que c’est ce qu’on m’offre. Moi, je ne dis pas non! Ceci dit, je suis en train d’écrire un scénario original, directement pour le cinéma, et j’avoue que c’est pas mal plus simple. Je peux penser directement cinéma, et ça, c’est intéressant. JUsqu’à maintenant, j’ai eu la chance qu’on vienne me chercher pour des projets, je n’ai pas eu à convaincre qui que ce soit. Mes romans intéressent les producteurs parce qu’ils sont cinématographiques dans leurs thèmes, dans les images qu’ils suscitent mentalement. Mais en même temps, ils sont très difficiles à adapter parce que mes histoires se passent beaucoup dans la chute psychologique de mes personnages, donc dans leur tête, ce qui est tellement difficile à mettre en images. Donc, je suis cinématographique dans mes romans, et en même temps difficile à adapter. Etrange paradoxe… C’est pour ça que j’ai tant de plaisir à écrire mon scénario original.

4MTL : Vous avez co-écrit le scénario avec le réalisateur Éric Tessier. Comment s’est passée cette collaboration ? Quels étaient les rôles et responsabilités de chacun ?

PS : Pour 5150, c’est moi le scénariste. Eric était collaborateur, c’est-à-dire que j’écrivais une version, je la lui envoyais… et il me disait de recommencer. Sans blague, il commentait, me disait ce qui marchait ou non, ajustait quelques idées, puis je faisais une autre version. Cela a vraiment été difficile, pas à cause d’Eric mais à cause du défi d’adapter un récit aussi intériorisé que 5150. Ce qu’on n’arrivait pas à trouver, c’était l’angle d’approche. Dans cette histoire, il y a quatre personnages importants. Comment suivre leurs quatre cheminements en une heure cinquante sans s’éparpiller, sans en négliger un?

4MTL : Avez-vous abordé l’histoire d’une façon différente que lors de l’écriture du livre il y a 15 ans ?

PS : Pas vraiment. L’histoire de base fonctionne bien, donc il n’y avait pas de raison de changer ça. Ce qu’il fallait, c’était trouver les moyens d’adapter certaines scènes très littéraires en scènes cinématographiques. PAr exemple, dans le roman, Yannick écrit un journal personnel. C’est poche de montrer ça au cinéma. On a donc changé ça et Yannick filme maintenant les habitants de la maison au lieu d’écrire. On a aussi enlevé le journal personnel de Maude. La seule chose qui a vraiment changé par rapport au roman, c’est la relation ambigue sexuellement entre Yannick et Michelle. J’ai essayé de mettre ça dans le scénario, mais franchement, ça ne marchait pas. Dans le roman, j’avais le temps d’installer cette relation perverse. Dans le film, cela venait surcharger les relations.

4MTL : À votre avis, quels sont les avantages et les désavantages du cinéma par rapport à la littérature ?

PS : Dans un roman, tu peux tout faire. Pas au cinéma. Dans un roman, tu peux toujours être dans la tête de ton personnage. Dans un film, tu dois trouver des moyens concrets pour montrer son état d’esprit, et c’est pas toujours évident car cela peut avoir l’air plaqué. Le roman permet de prendre son temps, pas le cinéma, qui obéit à un rythme déterminé de visionnement. Il y a toujours des compromis dans le cinéma, pas dans la littérature.m

4MTL: Dans Bag of Bones de Stephen King, le personnage principal dit à un moment : «Humor is almost always anger with its make up on.» (L’humour est presque toujours la colère maquillée.) Croyez-vous qu’il y a des points en commun entre l’humour (que vous avez déjà approché au théâtre) et l’horreur ? Croyez-vous que ce sont tous les deux des moyens d’exorciser une colère qui est cachée en chacun de nous.

PS : Une colère, je ne sais pas, mais en tout cas, ce sont deux façons opposées de parler de la réalité. D’ailleurs, toutes les histoires d’horreur pourraient faire de très bonnes comédies, ça dépend du point de vue et du traitement. Même chose pour les comédies. C’est sûr que si j’écris autre chose que de l’horreur un jour, ce sera sans doute de l’humour, parce que c’est une autre façon de faire un pied de nez au réel ou, mieux encore, de faire voir de la réalité ce qu’on ne veut pas voir. Dans un cas, on en rit; dans un autre cas, on en a peur. Mais dans les deux cas, c’est subversif. DOnc, la citation de King n’est pas bête. En tout cas, l’horreur et l’humour peuvent être deux façons de nous déstabiliser dans nos zones de confort. Et ça, j’aime bien.

4 people have left comments

Posted on octobre 14, 2009 at 9 h 31 min

Mlle Mayhem wrote :

Thumbs up! Super intéressant.
 Merci.

Posted on octobre 15, 2009 at 11 h 22 min

Simon Hamel-Rhéaume wrote :

Big up Julien et les trois autres Mtl boys! Très captivant cette revue des évènements!

Posted on octobre 15, 2009 at 15 h 26 min

4MTL" class="author-name">4MTL wrote :

Merci à vous 2 pour les commentaires! Merci spécial à Mlle Mayhem, notre correctrice officielle ;)

Posted on octobre 24, 2009 at 8 h 11 min

black hattitude wrote :

Hi,

thanks for the great quality of your blog, every time i come here, i’m amazed.

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